"On ne sait plus qui a dit, Charles Péguy peut être, que les pères de famille étaient les grands aventuriers des temps modernes.

Il en a de bonnes, Charles Péguy peut être.

Comme si tous les pères de famille étaient taillés pour l'aventure, si tous avaient l'étoffe à se frotter à cette chiennerie qu'on appelle le quotidien.

Qui ne l'a pas, en tout cas, c'est celui dont on parle dans ces pages, pauvre type ordinaire confronté aux embarras de la vie.

Et la vie, c'est bien connu, elle a ses têtes.

Il ne semble pas, à ce qu'on raconte, que celle de ce père ci lui revienne vraiment.

Car contrairement aux apparences, ce qu'on raconte ici n'est pas pour rire.

Car qui oserait ironiser à propos d'une fuite d'eau, d'une panne de voiture ou d'un commandement d'huissier ?

Qui aurait le front de se moquer des 3 redoutables fourriers de l'adversité que sont le plombier, le garagiste et le facteur ?

On verra comment le père dont on parle ici mobilise contre eux toutes les ressources dont il dispose (gaucherie désespérante, raisonnement névrotique appliqué à l'analyse des fonctions mécaniques ou électriques des objets de confort usuel, incapacité à concevoir le plus petit principe de solution pour s'opposer à la révolte des choses) et comment, à la fin, il s'emberlificote dans les problèmes de robinets, de combustion à 4 temps et d'assiette fiscale.

Non, ce qu'on raconte ici n'est pas pour rire.

Sans blague, et même si on a l'air de déconner, comme ça, qui ne serait frappé d'une sainte perplexité face à ces questions, les seules qui vaillent vraiment d'être qualifiées d'historiques, et auprès desquelles le secret du Masque de Fer et l'énigme du Courrier de Lyon ressemblent à des devinettes pour fin de noces et banquets.

Qu'est-ce que c'est, une durite ?

Pourquoi faut-il payer une redevance audiovisuelle ?

Où j'ai foutu ce putain de tournevis ?

C'est là qu'on aimerait bien l'y voir, Charles Péguy peut être"…

Résumé

"Dans un coin sombre du garage, le chauffe eau existait, impénétrable et muet comme un Moloch stoïque.

C'est vrai qu'on en savait peu sur lui et, d'ailleurs, la famille ne s'en souciait guère.

On savait quoi, au juste ?

Que ses entrailles, électriquement stimulées à des heures fixes, fabriquaient une onde très chaude.

Et cela paraissait science suffisante.

De l'eau chaude, il faut l'avouer, la famille en consommait plus que de raison, en toute indifférence, avec surtout l'ingratitude puissante que procure l'inconscience.

On en puisait à flots pour les usages d'hygiène.

On barbotait inlassablement dans des bains bien tempérés.

On lavait la vaisselle à grand débit, enfin, sans s'interroger sur quoi demain pourrait être fait, sans jamais songer à célébrer, hélas, les surnaturelles vertus du chauffe eau.

L'entité, au demeurant, présentait les dehors d'une placide fidélité domestique.

C'était un long cylindre blanc, une cuve émaillée selon les meilleurs canons de l'esthétique électroménagère, une simple cuve de 3 hectos où se vérifiait, pourtant, la théurgie silencieuse de la transfiguration : l'eau entrait froide d'un côté, fumante à 60 et quelques bons degrés elle sortait de l'autre.

Pendant plusieurs années, la famille vécut insouciante de la grandeur du prodige.

On ne s'inquiétait pas de découvrir d'où jaillissait le fluide lustral.

Après tout, c'était pour remplir cette charge thermique, nulle autre, qu'on avait acquis et fait onéreusement installer le calorifère par un homme de l'Art plombier.

Le culte ordinaire du chauffe eau s'accommode d'observances très brèves.

2 fois par jour, en ces heures précisément où l'étincelle électrique animait ses organes cachés, il laissait échapper quelques décilitres résiduels, goutte après goutte, à travers un robinet spécialement voué à cette fonction.

Un seau rouge judicieusement placé sous le robinet spécial (que le père, au fil des tribulations qu'on verra, apprit à nommer groupe de sécurité) suffisait à contenir cette miction modeste.

Nul ne s'avisa alors que le fond incarnat du récipient pâlissait sous les affronts têtus d'un ennemi, plus sournois que 100 bouillons débandés de bactéries, qu'on saurait bientôt désigner sous l'appellation redoutée de tartre.

Bref, pour la famille, ce fut un moindre embarras que de vider, quand il s'avérait nécessaire, le produit du trop plein.

C'était une servitude somme toute légère, si on la comparait à l'agrément de pouvoir se doucher chaud ad libitum.

On était loin, à vrai dire, de comprendre le pourquoi de la chose, mais on chassa comme impie l'idée d'une fuite.

On préférait croire que le liquide excédentaire était comme une transpiration de l'appareil, comme une preuve implicite qu'il exécutait honnêtement son office.

On ignorait que, une comparaison en valant une autre, le goutte à goutte quotidien promettait plutôt les larmes prochaines"…

 

Lien Editions Au Diable Vauvert

Le chauffe eau - Histoire de l'humanité Fragment 1

Antoine Martin

Editions Au Diable Vauvert : 5 €

© Editions Au Diable Vauvert

 

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